Sheldon, le voleur de citrouilles
À YaniLand, tout le monde avait remarqué la disparition des citrouilles.
Au début, personne ne s’était vraiment inquiété. Une citrouille par-ci, une autre par-là… Après tout, l’automne était arrivé, et les jardins en regorgeaient. Mais au fil des jours, les habitants commencèrent à compter leurs récoltes avec un peu plus d’attention.
Et les citrouilles continuaient de disparaître.
On en retrouvait parfois une trace près d’un sentier, quelques pépins abandonnés dans l’herbe ou une petite empreinte dans la boue. Mais jamais le coupable.

Personne ne se doutait encore que, quelque part à l’écart du village, un panda roux travaillait avec acharnement à la construction de quelque chose de complètement démesuré.
Sheldon avait une passion. L’automne.
Enfin… pour être tout à fait honnête, Sheldon avait plusieurs passions. Les feuilles qui craquent sous les pattes, l’odeur du bois humide, les après-midi où le soleil prend une couleur dorée, les boissons bien chaudes et les gros câlins qu’il réservait aux habitants qu’il connaissait suffisamment pour oser les approcher.
Mais par-dessus tout, Sheldon adorait l’orange.
Il aimait tellement cette couleur qu’il lui semblait parfois qu’une journée sans orange était une journée sans saveur. Alors, lorsqu’il avait commencé à imaginer sa maison, il n’avait pas hésité très longtemps. Elle serait orange. Et puisqu’une seule citrouille ne lui semblait absolument pas suffisante… Il en faudrait beaucoup. Beaucoup, BEAUCOUP.
C’est ainsi que Sheldon s’était mis à construire la maison la plus étrange de YaniLand et probablement la plus grande.
Elle n’avait pas été bâtie à partir de briques, de pierres ou de planches soigneusement taillées. Elle était composée de dizaines et de dizaines de citrouilles de toutes les formes : des grosses, des petites, des rondes, des allongées, des bosselées, des parfaitement lisses et d’autres qui semblaient avoir été dessinées par quelqu’un qui ne savait pas vraiment ce qu’était une ligne droite.
Sheldon les avait assemblées les unes aux autres, avec des passages, des petits escaliers et des couloirs qui serpentaient d’une citrouille à l’autre.
La cuisine se trouvait dans une énorme citrouille ventrue. Pour rejoindre la chambre, il fallait emprunter un petit passage creusé dans une citrouille plus étroite, puis monter quelques marches en bois.
Le salon occupait une citrouille si grande que Sheldon avait dû s’y reprendre à trois fois avant de réussir à en faire une porte suffisamment large. Et il y avait encore une salle pour lire, une autre pour bricoler, un petit coin pour boire du thé, une chambre d’amis…
Parce que Sheldon ne construisait pas seulement une maison pour lui, il voulait pouvoir y accueillir les autres.
Sheldon était timide. Lorsqu’il ne connaissait pas quelqu’un, il avait tendance à baisser légèrement les oreilles, à tortiller ses pattes et à chercher quelque chose à faire pour éviter de devoir parler. Mais une fois qu’il connaissait les habitants, c’était une autre histoire.
Il devenait alors incroyablement affectueux. Sheldon adorait les câlins. Les vrais. Ceux qui durent longtemps, ceux dont on ressort avec les poils complètement écrasés et parfois même un peu de mal à respirer.
Alors il avait prévu de la place.
À l’intérieur, presque tout venait de la nature.
Sheldon avait fabriqué des rideaux avec de grandes feuilles séchées, assemblées les unes aux autres. Les chaises étaient faites de morceaux de bois et d’écorce, les étagères de branches récupérées dans la forêt et les petits tapis de feuilles soigneusement tressées.
Il avait suspendu des bouquets de feuilles au plafond, accroché des glands aux fenêtres et disposé des pommes de pin dans presque tous les coins. Quelques bâtons de cannelle séchés étaient accrochés près des fenêtres et, lorsqu’un courant d’air traversait la maison, leur parfum se mélangeait à celui du bois, des feuilles et des citrouilles. On aurait presque pu croire qu’une brioche chaude sortait du four quelque part dans la maison.
Quand le vent soufflait dehors, les feuilles suspendues bougeaient doucement et faisaient un petit bruit de froissement. La maison entière semblait respirer avec la forêt. Elle sentait merveilleusement bon.
Sheldon avait choisi les citrouilles parce qu’elles lui ressemblaient. Elles étaient rondes, généreuses, chaleureuses et un peu maladroites, jamais parfaitement identiques et surtout, elles avaient quelque chose de réconfortant.
Pour Sheldon, une citrouille donnait immédiatement envie de s’installer à côté d’elle, alors il avait voulu vivre dans une maison qui lui ressemble. Une maison où l’automne ne serait jamais vraiment terminé et suffisamment grande pour que la porte soit toujours ouverte à ceux qui auraient envie de passer.
Il fallut pourtant attendre que les habitants découvrent enfin où étaient passées toutes ces citrouilles.
Un matin, Jeannette partit donc à leur recherche, accompagnée de quelques habitants. Ils suivirent les traces laissées dans la forêt, passèrent derrière un vieux chêne, puis empruntèrent un petit sentier couvert de feuilles.
Et soudain, ils la virent.
La maison de Sheldon.
Ils restèrent tous silencieux quelques secondes.
Devant eux s’élevait une véritable petite montagne orange, composée de citrouilles de toutes les tailles, reliées entre elles par des passerelles, des escaliers et de minuscules passages.
Puis il disparut derrière un rideau de feuilles.
— Sheldon ? appela Jeannette.
Un silence. Puis une petite tête rousse réapparut timidement.
— C’est… chez moi, murmura-t-il en ouvrant la porte
En entrant ils y découvrirent un endroit chaleureux, étrange et merveilleux, où chaque détail semblait avoir été fabriqué avec patience.
Enfin… presque chaque détail. Parce qu’au moment où Cha-Malo, le grand gourmand de YaniLand, entra dans la cuisine, il s’arrêta net. Il regarda autour de lui, renifla, puis il lécha le mur.
Sheldon cligna des yeux.
— Mais... qu’est-ce que tu fais ?
Le chat goûta de nouveau.
— C’est de la citrouille. Dit cha-malo l’air absolument ravi.
Et avant que quelqu’un ait eu le temps de l’arrêter, il s’était déjà attaqué à un autre morceau du mur.
Il fallut finalement l’installer sur une chaise, sous haute surveillance, pendant que Sheldon lui expliquait patiemment que non, une maison en citrouilles n’était pas un buffet à volonté. Cha-Malo, lui, ne semblait pas complètement convaincu.
Depuis ce jour, Sheldon garde toujours quelques friandises à portée de patte lorsqu’il reçoit des invités.
On ne sait jamais...
Surtout à YaniLand.





Commentaires